Personnes et moments partagés
Une tasse, mille conversations : les boissons qui nous rassemblent
Un maté qui passe de main en main, un café avec un vieil ami, le thé préparé sans rien demander pour quelqu’un qui traverse un moment difficile : depuis des siècles, une boisson partagée est la façon la plus simple de dire « reste encore un peu ».

Pensez à une conversation importante de votre vie. Il y avait sans doute quelque chose à boire sur la table. Un café au bar avec un ami, un thé dans la cuisine en pleine nuit, un maté sur un banc pendant que le soleil se couchait. Les boissons accompagnent les mots depuis toujours, et ce n’est pas un hasard : elles donnent aux mains quelque chose à faire, aux silences un rythme, à la rencontre une durée. Cet article parle d’elles, et surtout des personnes qui sont autour.
Une boisson, mille conversations
« On prend un café ? » concerne rarement le café. C’est une façon de dire : tu as un moment ? On discute ? La boisson est un prétexte délicat, qui abaisse le seuil de l’invitation : elle n’engage pas autant qu’un dîner, ne demande aucune raison, on peut l’accepter même quand on n’a que dix minutes. Et une fois assis, la tasse crée un temps défini, qui commence avec la première gorgée et finit avec la dernière, et pendant lequel on peut parler de tout.
L’histoire le confirme. Dans l’Angleterre du XVIIe siècle, les coffeehouses étaient surnommées les « universités à un penny » : pour le prix d’une tasse, on pouvait entrer, s’asseoir à côté d’inconnus et écouter des discussions de politique, de science et de commerce. En Turquie, la culture du café est inscrite depuis 2013 au patrimoine immatériel de l’UNESCO comme symbole d’hospitalité, d’amitié et de conversation ; dans les pays du Golfe, le café arabe, inscrit en 2015, est le premier geste d’accueil envers un invité. En Suède, la fika, la pause café accompagnée d’une douceur, est un rendez-vous quotidien, jusque dans les bureaux.
Le psychologue évolutionniste Robin Dunbar, de l’Université d’Oxford, a étudié ce qui se passe quand on mange et qu’on boit ensemble. En analysant un échantillon national britannique, il a constaté que les personnes qui partagent plus souvent leurs repas se sentent plus heureuses et plus satisfaites de leur vie, font davantage confiance aux autres et ont plus d’amis sur qui compter. Et selon son analyse, le sens va du repas partagé vers le lien, et non l’inverse : nous ne nous asseyons pas ensemble seulement parce que nous sommes amis, nous devenons amis aussi parce que nous nous asseyons ensemble.
Le maté, un geste d’amitié
S’il existe une boisson construite autour du partage, c’est bien le maté. Un seul récipient, une seule bombilla, un cebador qui prépare et sert, un à la fois, celles et ceux qui sont assis en cercle. Chacun boit son mate en entier et le rend ; le cebador le remplit à nouveau et le passe au suivant. Personne n’a sa propre tasse : tout le monde boit dans le même mate. C’est un geste de confiance, et aussi d’égalité : dans la ronda, ni l’âge, ni le rôle, ni le milieu social ne comptent, seul compte le tour.
C’est pourquoi, en Argentine, en Uruguay, au Paraguay et dans le sud du Brésil, offrir un maté, c’est accueillir. On l’offre au collègue qui vient d’arriver, au voisin de passage, à l’invité étranger, et le refuser sans raison peut sembler un petit refus de la personne. Quand on n’en veut plus, on dit simplement « merci », et la ronda continue pour les autres. Quiconque a appris à boire le maté en groupe le sait : après quelques tours, on n’est plus un invité, on fait partie de la ronda.

Le café avec les personnes qu’on n’a pas vues depuis longtemps
Il y a des amitiés qui vivent de longues distances : un déménagement, un travail, des enfants en bas âge, des années qui passent plus vite que prévu. Et puis vient le jour où l’on se retrouve, et c’est presque toujours autour d’une tasse. « On se prend un café » est la formule la plus légère pour rouvrir une porte restée entrebâillée : elle ne prétend pas rattraper tout le temps perdu, elle offre seulement une demi-heure pour commencer.
En turc, il existe un proverbe très cité : « une tasse de café vaut quarante ans d’amitié ». Un petit geste qui laisse un long souvenir. La tradition japonaise du thé a une expression qui dit quelque chose de semblable, ichi-go ichi-e : « une fois, une rencontre ». Chaque rencontre est unique et ne se répétera pas à l’identique, et c’est pourquoi elle mérite toute notre attention. Une belle pensée à emporter à table quand on revoit quelqu’un après tant de temps.
Inutile de rattraper toutes les années perdues. Parfois, le temps d’un café suffit pour se rappeler pourquoi on s’aimait.
La tasse de la grand-mère : des parfums qui gardent les souvenirs
Le café d’orge du petit-déjeuner de l’enfance, le thé au lait que préparait la grand-mère, le parfum de la moka le dimanche matin, le maté sucré au zeste d’orange d’une tante argentine. Il suffit de sentir à nouveau cette odeur, parfois par hasard, pour se retrouver d’un coup dans une cuisine d’il y a trente ans. Ce n’est pas une nostalgie fabriquée : c’est ainsi que fonctionne la mémoire.
La littérature l’a raconté avant la science. Dans Du côté de chez Swann, le premier volume d’À la recherche du temps perdu, Marcel Proust décrit le narrateur qui trempe un morceau de madeleine dans le thé et, à la première gorgée, retrouve soudain son enfance à Combray, quand la tante Léonie lui offrait la madeleine trempée dans son infusion de tilleul. Depuis, les psychologues appellent « phénomène de Proust » les souvenirs soudains éveillés par des odeurs et des saveurs.
La recherche lui a en partie donné raison. Les travaux de la psychologue Rachel Herz, de l’Université Brown, ont montré que les souvenirs rappelés par une odeur sont plus chargés d’émotion et plus évocateurs que ceux rappelés par la même chose vue ou entendue, même s’ils ne sont pas forcément plus précis. Et les travaux de Simon Chu et John Downes ont observé que les souvenirs éveillés par les odeurs remontent plus souvent à l’enfance. Une tasse, en somme, peut garder en elle une personne : sa façon de préparer, ses gestes, sa voix.

Boire seul, ce n’est pas être seul
Tous les rituels ne se vivent pas à deux. Il y a le café du matin avant que la maison ne se réveille, le thé du soir avec un livre, le maté préparé seul au bureau, que l’on fait tourner entre ses mains en réfléchissant. Ce sont des moments précieux justement parce qu’ils ne demandent rien à personne : pas de conversation, pas de rôles, seulement son propre temps.
La psychologie distingue avec soin la solitude subie de la solitude choisie. Une série d’expériences de l’Université de Rochester, menées par Thuy-vy Nguyen, a observé que passer quelques minutes seul, sans téléphone, apaise les émotions les plus vives, positives comme négatives, et que, lorsque la solitude est choisie, elle apporte détente et moins de stress. Un rituel personnel n’est donc pas un pis-aller : c’est une façon de retrouver son propre rythme, pour revenir ensuite vers les autres plus disponible.
Et un rituel personnel reste toujours ouvert. Quand on a l’habitude de préparer son maté chaque après-midi, on sait que tôt ou tard quelqu’un viendra s’asseoir à côté, et qu’il sera naturel de tendre la main pour lui en offrir un. Le geste solitaire est déjà prêt à devenir partagé.
La boisson qui accompagne les mots difficiles
Il y a des moments où l’on ne sait pas quoi dire. Une mauvaise nouvelle, un deuil, une crise, une nuit où quelqu’un frappe à la porte les yeux fatigués. Dans bien des cultures, la réponse instinctive est la même : mettre l’eau à chauffer. Au Royaume-Uni, « je mets la bouilloire en route » est presque un réflexe dans les moments de crise ; en Italie, on prépare un café, en Argentine, on « ceba » un maté, au Moyen-Orient, on sert le thé ou le café à qui vient présenter ses condoléances.
Ce n’est pas une façon d’éviter les mots : c’est une façon de les rendre possibles. Préparer une boisson laisse quelques minutes pour rassembler ses pensées, donne aux mains quelque chose à faire et offre à la personne en face un petit signe concret d’attention. Une tasse chaude, offerte sans questions, dit ce que les phrases n’arrivent souvent pas à dire : « je suis là, tu n’as pas besoin d’expliquer ».
La table comme lieu de rencontre
Le sociologue américain Ray Oldenburg appelait « tiers-lieux » ces espaces qui ne sont ni la maison ni le travail, comme le bar, le café, la place, où les gens se rencontrent sans raison précise et où naît le sentiment de communauté. Mais la table de la maison peut l’être aussi : il suffit d’une cafetière au centre, d’une théière, d’un maté qui circule, pour qu’un moment ordinaire devienne une occasion d’être ensemble.
Pas besoin de grands préparatifs. Quelques biscuits, une assiette d’alfajores, des tasses dépareillées. En Argentine, la merienda, le goûter de l’après-midi avec un maté et quelque chose de sucré, est l’un des moments où les familles se retrouvent, et la sobremesa, le temps passé à table après le repas à discuter, est considérée comme faisant partie du repas autant que la nourriture elle-même.

Et ce n’est pas qu’une question de plaisir. Une méta-analyse publiée dans PLOS Medicine en 2010, qui a réuni 148 études et plus de 300 000 personnes, a associé des relations sociales solides à une probabilité de survie supérieure de 50 % sur la période observée. Un café avec un ami n’est pas un remède, mais les liens que ces moments entretiennent comptent vraiment.
Le rituel d’être ensemble
Les boissons changent d’un pays à l’autre : le maté dans la pampa, le café turc à Istanbul, la fika à Stockholm, le thé de cinq heures à Londres, la petite tasse au comptoir en Italie. Mais le geste qui se trouve dessous est toujours le même : préparer quelque chose de chaud et l’offrir à quelqu’un. C’est l’une des façons les plus anciennes et les plus simples que nous ayons de dire qu’une personne compte pour nous.
C’est peut-être pour cela que nous nous souvenons si bien de certaines tasses. Pas pour leur saveur, mais pour qui était là. La prochaine fois que quelqu’un vous demandera « on prend un café ? », ou que vous aurez envie d’offrir un maté, rappelez-vous que vous faites bien plus que boire : vous donnez du temps, de l’attention et de la présence. Et c’est précisément cela, au fond, qui fait d’un geste quotidien un rituel.
Questions fréquentes
Pourquoi tant de conversations importantes commencent-elles autour d’un café ?
Parce qu’une boisson est une invitation légère : elle n’engage pas autant qu’un dîner, donne aux mains quelque chose à faire et crée un temps défini pour parler. Les recherches de Robin Dunbar (Université d’Oxford) indiquent que manger et boire ensemble renforce les liens sociaux, et ne se contente pas de les refléter.
Que signifie offrir le maté ?
Cela signifie accueillir. Dans le maté argentin, uruguayen et paraguayen, tout le monde boit dans le même récipient, servi à tour de rôle par le cebador : c’est un geste de confiance et d’égalité. Quand on n’en veut plus, on dit « merci », et la ronda continue pour les autres.
Pourquoi le parfum d’une boisson fait-il remonter des souvenirs d’enfance ?
Parce que les odeurs éveillent des souvenirs particulièrement chargés d’émotion : les études de Rachel Herz ont montré que les souvenirs rappelés par l’odorat sont plus émouvants et plus évocateurs que ceux rappelés par des images ou des sons, et d’autres recherches indiquent qu’ils remontent plus souvent à l’enfance. C’est ce qu’on appelle le « phénomène de Proust ».
Qu’est-ce que le phénomène de Proust ?
C’est le souvenir soudain et vivace éveillé par une odeur ou une saveur. Il tire son nom de la scène de Du côté de chez Swann où le narrateur, en trempant une madeleine dans le thé, retrouve d’un coup les souvenirs de son enfance à Combray.
Boire un café seul, est-ce bon pour soi ?
Un rituel personnel peut être régénérateur : les recherches de Thuy-vy Nguyen (Université de Rochester) montrent que quelques minutes de solitude choisie, sans téléphone, apaisent les émotions les plus vives et favorisent la détente. Ce n’est pas de l’isolement, tant que le rituel reste ouvert à la possibilité d’être partagé.
Que signifie « ichi-go ichi-e » ?
C’est une expression japonaise liée à la cérémonie du thé : « une fois, une rencontre ». Elle rappelle que chaque rencontre est unique et ne se répétera pas à l’identique, et qu’elle mérite donc une attention entière.
Sources
- Dunbar R. I. M., Breaking Bread: the Functions of Social Eating, Adaptive Human Behavior and Physiology, 2017
- UNESCO, Turkish coffee culture and tradition (2013)
- UNESCO, Arabic coffee, a symbol of generosity (2015)
- Wikipedia, English coffeehouses in the 17th and 18th centuries
- Visit Sweden, Fika like a Swede
- Instituto Nacional de la Yerba Mate, The mate and its history
- Wikipedia, Ichi-go ichi-e
- Wikipedia, Involuntary memory (la madeleine de Proust)
- Herz R. S., A naturalistic analysis of autobiographical memories triggered by olfactory, visual and auditory stimuli, Chemical Senses, 2004
- Chu S., Downes J. J., Long live Proust: the odour-cued autobiographical memory bump, Cognition, 2000
- Nguyen T. T., Ryan R. M., Deci E. L., Solitude as an Approach to Affective Self-Regulation, Personality and Social Psychology Bulletin, 2018
- Wikipedia, Tea in the United Kingdom
- Wikipedia, Third place (Ray Oldenburg)
- Holt-Lunstad J., Smith T. B., Layton J. B., Social Relationships and Mortality Risk: A Meta-analytic Review, PLOS Medicine, 2010
- IARC, IARC Monographs evaluate drinking coffee, maté, and very hot beverages, communiqué n° 244, 15 juin 2016
Le rituel continue
De l’histoire à votre tasse
Yerba, matés et bombillas choisis avec soin, avec les conseils pour bien les préparer.